De prime abord, l’image de
l’arcane sans nom figure un symbole archétypique de la mort notamment avec la faucheuse et le squelette. Et c’est bien de cette part obscure de la vie dont il s’agit avec cet arcane, dans un
sens.
En Occident nous cultivons des croyances reposant sur une idée de permanence aussi, la mort fait figure de trouble-fête. Ces croyances s’expliquent, en partie, par la vision judéo-chrétienne
dissociant de façon trop radicale le bien du mal. Si Dieu n’est que bonté, forcément le diable n’est que malignité. Si la vie c’est bien, logiquement la pensée manichéenne oriente la mort du côté
du mal. Pourtant, durant mon quotidien, je me rends compte que les personnes, moi-même comme autrui, sont à la fois bonnes et à la fois mauvaises ; ou, pour le dire autrement, par moments et
dans certaines circonstances une personne peut être efficace et bienveillante alors qu’à d’autres moments et dans d’autres circonstances elle peut agir de façon inappropriée.
Le bien et le mal représentent deux extrêmes, comme les deux extrémités d’un bâton. Ces termes servent à désigner deux forces vitales, opposées et complémentaires, qui agissent partout, en
nous-mêmes comme dans l’univers. Sans le bien, pas de mal ; et sans le mal, pas de bien. L’existence se déroule entre ces deux extrêmes. Remarquez en vous-mêmes que votre
vie est à la fois plaisante et à la fois pénible, par exemple. Ces allégations sont des faits, c’est pourquoi il est vain de chercher à vouloir n’être que bon ou positif car, de la sorte on
contient l’élan émanant de la force dite « mal ». Et on ne fait que la contenir. Et cette force ravalée sommeille en nous. Alors une question inquiétante se pose : combien de temps
va-t-on tenir avec ce mal contenu qui agit en nous telle une cocotte-minute ?
De façon générale et selon mon point de vue, nous entretenons une relation de déni face à la mort, en Occident. Ce déni cause bien des illusions sur la vie ; et, malheureusement, bien des
déceptions affectives durant notre quotidien, c’est-à-dire dans la réalité des faits qui s’enchaînent.
La matière ne prend forme et vie que grâce à ce processus inéluctable de vie/mort/vie/mort/vie/etc. C’est-à-dire que ma vie, par exemple, a émergé d’une infinité de cycle vie/mort soit, je suis
une forme matérielle animée issue d’un compost composé de morts. Et ma mort prochaine servira de compost pour une autre forme de vie…
En rejetant la mort, c’est une part de la vie qu’on renie. En rejetant la mort, on refuse le mouvement et la renaissance ; on s’accroche et on se refuse de la sorte à laisser la place pour
que d’autres formes de vie fassent leurs apparitions. C’est comme si on tentait d’enrayer le temps, comme si on se révoltait puérilement et vainement contre l’œuvre dynamique de Dieu
Lui-même.
Comment expliquer cette récente vision occidentale se résumant à vie et mort ; mort signifiant plus rien, néant, fin de tout, mal ?
Il est à noter que la plupart des personnes ayant vécu une période de coma ou une NDR (expérience de mort imminente) se retrouvent ensuite transformées. Leur relation à la vie/mort change
complètement. Ces personnes deviennent reconnaissantes face à la vie qui les émerveille, tout en n’éprouvant plus la peur de la mort. Et certaines de ces personnes développent des capacités
extraordinaires. Tout cela pour signifier que le contact avec la mort (coma, NDR) semble modifier absolument le regard et le comportement d’une personne, ses buts et valeurs de vie ainsi que sa
façon d’entretenir des relations avec les autres tout comme avec l’environnement. Ce contact avec la mort leur ôte toute peur irrationnelle ou psychologique au sujet du processus incessant du
changement de formes soit, de l’évolution. Il est évident que je ne fais pas mention ici de la peur réactive, tout-à-fait normale, que l’on peut éprouver quand on se retrouve dans une situation
menaçante, par exemple. Il s’agit de distinguer une peur normale, réactive (qui répond à l’instinct de survie), des peurs irrationnelles suscitées par le mental (en appréhendant, en supposant,
etc.).
La mort, sujet tabou en Occident, devient comme honteuse dans la représentation mentale collective. Nous nous privons de la sorte de notre capacité à accepter de se défaire de ce qui nous
lie inutilement, voire maladivement ; et on se raccroche affectivement à des personnes ou à des animaux de compagnie ou à des objets (par exemple, l’impact des téléphones mobiles un
peu partout dans le monde ; certains psys commencent à étudier le phénomène et en viennent à associer ce lien affectif porté sur le mobile avec le lien enfantin porté sur un objet
transitionnel). Les liens affectifs représentent des attaches, et ces attaches nous empêchent d’avancer, de progresser. C’est pourquoi il est vital, pour l’équilibre psychique, de nous délier des
attaches vaines et malsaines, pour le moins.
Il est nécessaire de comprendre, ou plutôt de prendre pleinement conscience, que plus nous nous attachons affectivement, plus nous entretenons une lutte désespérée contre l’inéluctable mort ou
perte que le temps rapproche toujours plus, pour autant que la fatalité ne vienne pas menacer notre développement et ce, à chaque instant à venir. La mort est là, tout près, partout, tout le
temps. Il nous faut bien l’accepter… Tout ce qui nous lie se retrouve engagé dans ce mouvement perpétuel de création – développement – destruction – création.
Chaque instant qui vient de passer représente une mort de quelque chose de plaisant ou non. A chaque instant nous faisons le deuil de l’instant d’avant, et nous le faisons la plupart du temps
automatiquement, sans plus y penser. Ce qui vient d’être n’est plus et ne sera plus (en tous cas sous cette même forme). Selon moi, c’est tout cela que nous rappelle l’arcane sans nom XIII. Non
seulement il est nécessaire d’accepter de se défaire, de perdre, de se séparer, de lâcher-prise, de renoncer, etc., mais il est parfois important d’entreprendre une
destruction volontaire de liens devenus malsains. Il est parfois nécessaire de se défaire de certaines idées, c’est-à-dire de laisser mourir une idée pour qu’une autre puisse
émerger ; il est nécessaire de renoncer à quelqu’un, pour pouvoir rencontrer quelqu’un d’autre ; il est nécessaire de se défaire des mauvaises habitudes ou d’une addiction, pour pouvoir
mettre en place un mode de vie plus sain ; etc.
Les petits enfants n’ont pas peur de la mort. Ils sentent confusément quelque chose de menaçant pour leur vie, ce qui éveille leur vigilance et développe leur instinct de survie. Mais ils n’ont
pas peur, ce qui leur permet de profiter pleinement de chaque instant qui se déroule, et de prendre des risques. Quand j’écris qu’ils n’ont pas peur, je précise à nouveau qu’ils ne ressentent pas
de peur insensée, c’est-à-dire des peurs conçues par le mental. Par exemple : un enfant de 4-5 ans se retrouvant sur des skis pour la première fois n’hésite pas à dévaler la pente soit, il
ne ressent pas de peur préalablement pensée, supposée, telle que « je risque de me blesser ». Si un enfant ressent de la peur, c’est en prise directe avec les événements. Par exemple,
si en dévalant la piste il ne sait pas comment éviter un arbre, il ressentira une frayeur tout à fait normale.
En conclusion : on ne peut exister pleinement qu’en acceptant ce processus vie/mort. En luttant contre l’idée de la mort (et tout ce qui s’y rapporte comme la perte, la séparation,
l’élimination, etc.), on se raccroche affectivement et vainement à des phénomènes éphémères, ce qui occasionne un surplus de souffrances affectives.
Pour revenir à l’arcane sans nom XIII et comme déjà précisé (notamment dans l’article «Tarot et spiritualité, arcane XIII »), la symbolique de cet arcane touche
essentiellement à une action d’épuration se déroulant au niveau du sentiment, de la vie émotive et affective. Cet arcane n’exprime pas le trépas en lui-même. XIII exprime la destruction. Cet
arcane est un pur élan de destruction. La destruction permet et engendre la création. Si on ne détruit pas, tout au plus on réinvente, on renouvelle, on reforme, mais on ne crée pas vraiment
quelque chose de nouveau et d’inédit.
En imaginant notre sentiment telle une coupe, lorsque la coupe est pleine il n’est plus possible d’y verser quoi que ce soit (ou alors ça déborde). Il s’agit alors de la vider, en partie tout du
moins. C’est le message de XIII.
Plutôt que la mort, comme certains nomment cet arcane, XIII pourrait porter comme nom : « destruction » ou, mieux,
« renoncement ». En effet, il s’agit de savoir renoncer à des idées irréalisables, à des idéaux inatteignables, à des personnes exerçant une mauvaise influence, à une
nourriture devenue difficile à digérer, à un objet devenu encombrant ou inutile, à un sentiment destructeur, etc.
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